Clones d’un média public et centres d’appels transfrontaliers : ABC cartographie un réseau
« Par Patrick Lancier »
TL;DR — Le 20 août 2026, le diffuseur public australien cartographie des clones de ses propres contenus et une chaîne de centres d’appels à cheval sur Israël, plusieurs États européens et l’Afrique du Sud. Le socle documentaire vient d’une fuite de 1,9 téraoctet remise à SVT, puis à l’OCCRP et à une trentaine de partenaires. AUSTRAC est citée — sans commentaire. ABC pose une limite nette : elle ne suggère pas que Trigo XO, ou quiconque y associé, ait activement fraudé via de faux articles ou des appels.
Pourquoi un clone de média public intéresse-t-il les États ?
Usurper le bandeau d’un service public n’est pas seulement un geste commercial. C’est une atteinte à la souveraineté informationnelle : le lecteur croit lire l’État, ou du moins l’opérateur que l’État finance. ABC documente des copies presque parfaites de ses propres pages, utilisées pour orienter des résidents australiens vers des plateformes d’investissement. Le premier contact n’est pas un spam grossier ; c’est une page qui a l’autorité d’un journal télévisé. Pour un ministère, le risque n’est pas seulement patrimonial : c’est la confiance dans le canal officiel.
Julian Fell, pour le Story Lab, inscrit cette usurpation dans une chaîne plus large. Le QG allégué se trouve en Israël. Les salles d’appels sont réparties entre Tel-Aviv, la Bulgarie, l’Ukraine, Chypre, la Macédoine et de nouveau Israël. L’activité est présentée comme antérieure à 2021, au moins. Plus de 4 000 Australiens sont ciblés. L’OCCRP, partenaire de la séquence, parle de « centaines de millions de dollars » extorqués par Sapphire, uniquement via des arnaques d’investissement. Aucune de ces phrases n’est un jugement. Elles décrivent une architecture transfrontière.
Quelles juridictions ABC et l’OCCRP relient-ils ?
La carte n’est pas binaire. Côté opérationnel, ABC relie Israël (quartier général, Tel-Aviv, USC Market Place) à six États de salles d’appels. Côté paiement, l’Australie apparaît via Trigo XO à Melbourne (Toorak) et via des victimes en Nouvelle-Galles du Sud. Chypre apparaît via Smart Pay / Allegiant Holdings Ltd — distincte de l’homonyme britannique. L’Afrique du Sud apparaît via MSG Marketing, filiale de GoBe Marketing, et via un jugement de 2021 sur des paiements d’arnaque d’investissement présentés comme de l’immigration. GoBe affiche aussi l’Espagne et les Philippines, ainsi que des visas pour les États-Unis et le Canada.
L’OCCRP, dans sa FAQ, ajoute une autre maille : deux groupes, sans preuve qu’ils soient le même. Le volet israélo-européen aurait collecté plus de 247 millions de dollars auprès de près de 27 000 personnes, dans plus de 30 pays, de janvier 2021 à décembre 2024. L’A.K. Group, en Géorgie, est chiffré à 35,3 millions de dollars et plus de 6 179 clients (mai 2022–février 2025). La tour Sapphire, à Ramat Gan, a été occupée jusqu’en avril 2024. En août 2023, 480 employés y figuraient. Soixante-dix-neuf plateformes sont attribuées à ce volet. Les fondateurs de ce volet restent inconnus, écrit l’OCCRP.
Que change la fuite de 2025 pour la coopération ?
Le transfert de 1,9 téraoctet vers SVT, puis vers l’OCCRP et près de 30 rédactions, change la nature de la preuve disponible pour les États — sans préjuger de ce que les États en feront. Joachim Dyfvermark a ouvert le dossier côté suédois. ABC, Qurium (Tord Lundstrom) et amaBhungane (Dewald Van Rensburg) l’ont prolongé. La coopération ici est journalistique, pas judiciaire. Elle permet toutefois un recoupement que chaque capitale, seule, n’aurait pas : un tableur interne aligné sur des relevés australiens, des vidéos de processeurs chypriotes, un jugement sud-africain de 2021.
Pour un diplomatique, le point utile est le calendrier. La fuite circule en 2025. L’enquête ABC paraît le 20 août 2026. Entre les deux, rien, dans les sources citées, n’établit une action coordonnée des ministères publics. L’article ne comble pas ce vide. Il constate qu’une matière transfrontière existe, qu’elle a déjà franchi la Suède, Israël, l’Australie et l’Afrique du Sud, et que les fondateurs du volet israélo-européen n’ont pas été identifiés par l’OCCRP.
Comment les autorités sont-elles citées (sans inventer d’action) ?
AUSTRAC entre dans le récit par un signalement, pas par une décision. Le comptable de Trigo XO a alerté l’agence. Le porte-parole n’a pas commenté. ABC ne publie ni ouverture d’enquête australienne, ni gel de fonds, ni entraide pénale. MoneySmart apparaît en aval : Finterex Capital y est inscrite après le paiement de Susan (378,50 dollars), laquelle a été remboursée après contestation. Citer une watchlist n’est pas citer une condamnation.
Côté Afrique du Sud, le jugement de 2021 visant MSG Marketing est un fait judiciaire antérieur, déjà public, que Goldberg conteste en niant toute implication dans le traitement de « such payments ». Côté Chypre, Allegiant Holdings Ltd est une société enregistrée, dont Goldberg est l’unique actionnaire ; il a d’abord nié posséder des entités dans cette juridiction, puis indiqué n’être que « registered », sans gestion quotidienne. Aucune de ces mentions n’autorise à écrire qu’un parquet a tranché le dossier Sapphire en 2026.
Quelle limite ABC pose-t-elle sur les responsabilités ?
La phrase la plus importante de l’enquête, pour un lecteur institutionnel, n’est pas le chiffre des victimes. C’est la limite. ABC ne suggère pas que Trigo XO, ni quiconque associé à cette société, fraudait activement via de faux articles ou des appels. Elle écrit que l’entité « appeared to be used to launder payments ». Une fois ABC entrée en contact, le cabinet de Toorak, son directeur et l’actionnaire unique ont rompu. Le directeur a indiqué que le véritable propriétaire serait en Israël et a mentionné un appel avec Shefi Goldberg.
Goldberg, de son côté, nie. « We didn’t have any fraudulent activity. » Statement à Qurium : aucune propriété, aucun contrôle, aucune implication avec Trigo XO Pty Ltd. Sur Susan : « Sorry but I have no clue about any of this. » Sur MSG Marketing : « I was never involved in processing any of such payments. » Sur Allegiant : simple enregistrement, pas de management. Relayer ces phrases n’est pas les valider. Les omettre serait, pour un papier diplomatique, une faute de méthode. Le dossier reste une cartographie. Il n’est pas un verdict.
FAQ
Pourquoi le clone d’un média public est-il un enjeu d’État ?
Parce qu’il emprunte l’autorité d’un canal financé par la collectivité. ABC décrit des copies presque parfaites de ses pages, utilisées pour orienter des résidents vers des plateformes. Le risque porte sur la confiance autant que sur l’argent.
Quelles villes de centres d’appels ABC cite-t-elle ?
Tel-Aviv, plus la Bulgarie, l’Ukraine, Chypre, la Macédoine et Israël. Le quartier général allégué est en Israël. GoBe Marketing ajoute l’Afrique du Sud, l’Espagne et les Philippines, ainsi que des visas USA/Canada.
D’où vient la fuite exploitée par SVT et l’OCCRP ?
D’un volume de 1,9 téraoctet remis à SVT, puis partagé avec l’OCCRP en 2025 et près de 30 partenaires, dont Qurium et amaBhungane. La coopération décrite est journalistique.
AUSTRAC a-t-elle commenté ?
Non. Un signalement a été fait par le comptable de Trigo XO. Le porte-parole de l’agence n’a pas commenté. ABC ne publie pas, dans cette enquête, d’acte d’autorité australien.
ABC statue-t-elle sur la culpabilité des sociétés australiennes citées ?
Non. Elle ne suggère pas que Trigo XO, ou quiconque y associé, ait activement fraudé via de faux articles ou des appels. Elle écrit que la société « appeared to be used to launder payments ». Les réponses de Goldberg écartent à la fois la propriété et la fraude.
« Par Patrick Lancier »