Oser la France à Avignon : anatomie d’une censure sans censeur

TRIBUNE — Patrick Lancier

Ni arrêté, ni jugement, ni signature : à Avignon, il a suffi de peser sur l’exploitant d’une salle pour qu’une réunion politique disparaisse. Le préfet de Vaucluse a démenti le prétexte invoqué ; la porte n’en est pas moins restée close. Démontage d’une méthode.

Tribune de Patrick Lancier, journaliste d’investigation, Managing Editor de SLICE42 GROUP

On se représente volontiers la censure sous les traits d’un ministre, d’un juge ou d’un commissaire. Celle qui vient de frapper Oser la France n’a pas de visage. Personne n’a interdit les universités que le mouvement gaulliste de Julien Aubert, ancien député de Vaucluse et vice-président des Républicains, devait tenir à Avignon le 17 octobre ; elles ont pourtant perdu leur salle. Le procédé mérite d’être décomposé pièce à pièce, car il est à craindre qu’il resserve.

Premier temps : désigner

Tout commence le 7 octobre par un communiqué. Une vingtaine d’organisations sociales, culturelles, syndicales et antiracistes du département s’y alarment de « la banalisation de certaines idées et leur inscription progressive dans les lieux de vie culturelle ». Le grief est flou ; la cible, elle, est nette : deux invités, Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, et François Fillon. Qu’importe que la tribune accueillît aussi des voix de gauche, celles de Natacha Polony ou de l’avocat Juan Branco : on retient deux noms, et l’opprobre s’étend à l’ensemble. Une pétition en ligne, réclamant l’annulation, prête à l’indignation l’apparence du nombre.

Deuxième temps : déplacer la pression

L’habileté consiste à ne point s’adresser à l’organisateur, qui tiendrait bon, mais au lieu, qui n’a rien à gagner à la querelle. Le Rouge Gorge, salle de spectacle voisine du Palais des papes, avait reçu Oser la France en 2024 et en 2025 sans susciter la moindre polémique. Il n’est partie à aucun débat ; il loue des murs. C’est précisément ce qui le rend vulnérable : pour qui exploite une salle, la réprobation d’une partie de son public pèse souvent plus lourd qu’une signature. Julien Aubert a fort bien saisi le ressort : ces collectifs, observe-t-il, « se sont attaqués à celui qui n’avait aucun rapport avec la manifestation : le lieu culturel ».

Troisième temps : laisser l’exploitant signer

Le 9 octobre, deux jours après le communiqué, l’établissement annonce avoir « décidé de ne pas louer sa salle ». Il dénonce unilatéralement un engagement conclu dès 2025, dit vouloir « préserver » son « indépendance » et évoque un événement « susceptible […] de venir troubler l’ordre public ». Les pétitionnaires peuvent bien saluer d’un « Victoire ! » l’issue de leur campagne. Ils n’ont rien interdit, faute d’en avoir le pouvoir ; l’exploitant n’a rien censuré, puisqu’il n’a fait qu’user de sa liberté contractuelle. Il en résulte une censure accomplie, dont nul n’est l’auteur et dont personne n’aura à répondre.

Le préfet, témoin désarmé

Restait l’État. Le 10 octobre, le préfet de Vaucluse, Thierry Suquet, a parlé avec une fermeté qu’il convient de saluer. Ses services contestent « tout risque avéré pour l’ordre public, et toute incapacité des forces de police à faire face aux éventuelles manifestations » ; ils rappellent que « la confrontation des idées doit relever du débat, non de l’intimidation ou de la censure des idées divergentes ».

Le prétexte de l’ordre public tombe donc de la bouche même de l’autorité qui en a la garde. Rien, pourtant, n’en est changé. Le préfet dispose du pouvoir d’interdire une réunion ; il n’a aucun moyen de contraindre un loueur à tenir parole. Gardien de la paix publique, le voici réduit à commenter une décision privée prise au nom d’un péril qu’il déclare inexistant. La méthode tire sa redoutable efficacité de ce qu’elle opère au-dessous du seuil où la puissance publique peut agir.

Une rue à sens unique

Il faut, à nos yeux, nommer ce que révèle cette mécanique : une défaillance démocratique. Les formations d’opposition démocratiques, de la droite républicaine aux souverainistes, voient leur liberté de réunion perdre sa substance, sans qu’une seule ligne de la loi ait été modifiée. Pendant ce temps, l’extrême gauche, et d’abord La France insoumise, nous semble seule à tenir le pavé sans redouter qu’on lui ferme une salle.

Qu’on nous entende bien : aucune source n’impute à LFI quelque part que ce soit dans l’affaire d’Avignon, où la préfecture et les journaux désignent des associations, des collectifs et des syndicats. Ce que nous incriminons, c’est un climat, entretenu par une gauche radicale qui a fait de la disqualification de l’adversaire un art de gouverner les esprits. Ce que nous appelons, pour notre part, le fascisme rouge, qualification d’opinion qui vise une méthode et non un fait avignonnais, prospère dans ce climat d’accommodement. Car le mécanisme ne fonctionne que si les institutions, après s’être indignées, consentent à laisser faire.

Rendre chacun comptable

Julien Aubert a choisi de ne pas céder. Il assure disposer d’une nouvelle salle, qu’il se garde de nommer, donne à ses journées le nom d’« Universités de résistance », appelle par pétition à « défendre la démocratie et la liberté d’expression contre l’intimidation » et convie ses contradicteurs à débattre le jeudi 22 octobre. Une censure sans censeur ne se défait qu’en rendant chacun comptable : l’exploitant de la parole donnée, les collectifs de leurs exigences, l’État des garanties qu’il doit à tous.

Sources

By Patrick Lancier

Patrick Lancier — journaliste. LinkedIn https://www.linkedin.com/in/patricklancier — Facebook patrick.lancier.9 — X @PatrickLancier — @CitizenKanefr — +447700004477